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3 juin 2010
Critique 757-758 : Vivement Paris !
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Critique n° 754 : Le pragmatisme et ses doubles : autour des frères James
Philosophie n° 105

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Clément Rosset, Tropiques. Cinq conférences mexicaines

Le 4 février 2010
Critique n° 752-753 : Du style !

Le 14 janvier 2010
Éric Chevillard, Choir

Le 7 janvier 2010
Christian Gailly, Lily et Braine
Christian Gailly, Les Évadés (Collection « double »)
Critique n° 751
Philosohie n° 104
 

« Double »
Fuir 

Jean-Philippe Toussaint
Fuir 
suivi de « Ecrire, c'est fuir » : conversation entre Jean-Philippe Toussaint et Cheng Tong, son éditeur en Chine

2009
192 p., €, ISBN
6,80 €
ISBN : 9782707320957
EAN13 : 9782707320957

* Première publication aux Éditions de Minuit en 2005.

Pourquoi m'a-t-on offert un téléphone portable le jour même de mon arrivée en Chine ? Pour me localiser en permanence, surveiller mes déplacements et me garder à l’œil ? J’avais toujours su inconsciemment que ma peur du téléphone était liée à la mort — peut-être au sexe et à la mort — mais, jamais avant cette nuit de train entre Shanghai et Pékin, je n’allais en avoir l’aussi implacable confirmation.

Les premières pages

 

La revue de presse

Patrick Kéchichian, Le Monde, 9 septembre 2005

La mesure noire du temps

Shanghai, Pékin, l’île d’Elbe. Jean-Philippe Toussaint se joue de l’espace, resserre le temps, croise les hasards et les sentiments. Il démontre surtout, à nouveau, son art de rendre le monde à sa densité, à ses mystères, à sa contingence

A une littérature saturée de messages et d’idées, toute pleine d’avis péremptoires sur le monde, sur le présent et sur le devenir de nos sociétés, il est loisible de préférer des approches plus dépouillées et libres de la réalité. Ce n’est pas à une évasion tapageuse que l’on est alors convié. Le monde n’est pas refait à la convenance du romancier, embelli, « poétisé », ou repeint plus noir qu’il n’est. Il est simplement là, dans sa densité impénétrable, rendu à ses mystères, à ses hasards, en même temps qu’à son prosaïsme et à sa contingence. L’imagination n’est pas un prétexte pour s’éloigner de cette alchimie qui est notre condition même, mais pour trouver l’un des chemins qui y ramènent.
Jean-Philippe Toussaint, avec Faire l’amour (1) ? avait démontré, d’une manière éclatante, magnifique, son art de restituer une telle densité, de faire se croiser les êtres et les circonstances, les lieux et les sentiments. Tout cela avec une gravité et une hauteur qui marquaient un vrai enrichissement de sa manière initiale. Fuir se situe exactement au même niveau. Les deux livres formant une sorte de diptyque asiatique. Le Japon en vedette du premier, la Chine comme partenaire principale du second. L’hiver là, ici l’été - ce qui laisse donc aux lecteurs l’heureuse perspective de deux autres volets. Comme le Japon, mais différemment, la Chine offre au romancier l’avantage d’un cadre parfaitement étranger, exotique, et la possibilité d’isoler son héros dans une bulle invisible, de la confronter à des codes, à une langue et des usages illisibles. Et donc à une multitude de malentendus. Il y a cinq ans, Toussaint, explorant les agréments du dépaysement, soulignait : « … je sais qu’aux voyages s’associe toujours la possibilité de la mort - ou du sexe » (2). Les charmes éventuels et surtout les angoisses d’une telle association constituent la matière des deux romans.
Faire l’amour, Fuir… Dans les deux cas, un titre infinitif tente désespérément d’objectiver ce qui ne saurait l’être, tant le désir et l’inquiétude sont présents, tant ils agissent et perturbent. On dirait des impératifs empêchés, ou figés dans une même sidération, des lignes de conduite que l’on est impuissant à maintenir droites. Tous les éléments et détails des deux romans, même ceux qui semblent surgis de nulle part, sont à leur place. Car l’art de Toussaint est d’une précision impeccable, géométrique – son premier roman, en 1985, La Salle de bain (3), s’ouvrait sur la définition pythagoricienne du carré de l’hypoténuse – alors même que tout échappe à notre prise, et même à notre entendement, fuyant comme du sable entre les doigts.
Résumer Fuir, ce court, dense et cependant aérien roman, reviendrait pratiquement à en réécrire chaque page. Car tous les détails et les épisodes s’enchaînent, s’emboîtent, non du tout pour former un séduisant ensemble, le dessin harmonieux d’un fragment d’existence, mais pour mettre en lumière un très étrange et hétéroclite appareillage, une sorte d’entrechoquement des choses et des circonstances. Mais, justement, toute existence, dès lors qu’elle est déplacée, comme déboîtée de son axe, rendue, par telle circonstance, étrangère à elle-même, ne présente-t-elle pas cette apparence ? C’est la face sombre, angoissante, peut-être mortelle, de l’exotisme qui est ici visitée. Toussaint excelle à introduire le trouble ; il sait faire régner une fatale anarchie dans l’esprit de son narrateur – mais une anarchie qui, bizarrement, ne contredit pas l’esprit d’ordre et de géométrie
Shanghai, Pékin, l’île d’Elbe. Trois parties, trois lieux. Quatre personnages : le narrateur, Marie sa compagne, créatrice de mode pour la maison « Allons-y Allons-o », Zhang Xiangzhi, guide chinois et « relation d’affaires de Marie », et Li Qi, accorte représentante de cette virtualité érotique que l’on croise, si l’on en croit Toussaint, lors des voyages. Mais d’emblée tout cloche, flanche, menace. Sans réponse, les questions restent suspendues au-dessus du vide. Première phrase du livre : « Serait-ce jamais fini avec Marie ? »
Le temps du récit est bref, trois jours si l’on a bien compté, fuseaux horaires inclus. « Je n’avais pas dormi depuis quarante-huit heures, ou plutôt j’avais sommeillé en permanence pendant cette interminable durée brumeuse de voyage ininterrompu, où, dans des heures égales, les jours ne se différenciaient pas des nuits… »
L’essentiel de la première partie se passe de nuit, dans un train qui mène de Shanghai à Pékin, où le narrateur, Zhang Xiangzhi et Li Qi vont voir une vague exposition d’art contemporain. Il fait chaud dans les couchettes. Tout le roman poisse d’ailleurs de chaleur ; la sueur colle les vêtements, fixe la poussière. Tandis que l’Européen et la Chinoise font plus intimement connaissance dans les toilettes du train, le téléphone portable – celui que lui a remis son guide dès son arrivée – vient déranger de sa sonnerie les ébats inconfortables du couple. C’est Maire. Son père vient de mourir.
Dans la deuxième partie, on arrive en gare de Pékin, le matin. Mais rien ne va plus, et les événements, violents, inquiétants, incompréhensibles vont s’accélérer. Le narrateur n’arrive pas à suivre, à coller à cette accélération, il est submergé, son trouble grandit. « Depuis cette nuit, depuis le coup de téléphone de Marie dans le train, je percevais le monde comme si j’étais en décalage horaire permanent, avec une légère distorsion dans l’ordre du réel, un écart, une entorse, une miniscule inadéquation entre le monde pourtant familier qu’on a sous les yeux et la façon lointaine, vaporeuse et distanciée, dont on le perçoit. »
De Pékin, après une escale à Paris, notre homme arrive sur l’île d’Elbe, juste pour l’enterrement du père de Marie. « La Méditerranée était calme comme un lac. (…) j’avais le sentiment d’être hors du temps, j’étais dans le silence – un silence dont je n’avais plus idée. »
Mais il n’assiste pas aux obsèques, ou plutôt il choisit de disparaître de la vue de Marie. A la vacance du narrateur répond alors l’angoisse de la jeune femme. Les deux attachés (ou séparés) par une brutale ambivalence amoureuse et sexuelle, « comme si nous ne pouvions désormais plus nous approcher, et nous aimer, que dans le hérissement et la brusquerie ». Et toujours ce temps impalpable, accablant, lourd de chaleur et de menace… « Je sentais le temps passer avec une acuité particulière depuis le début de ce voyage, les heures égales, semblables les unes aux autres, qui s’écoulaient dans le ronronnement continu des moteurs, le temps ample et fluide qui m’emportait malgré mon immobilité, et dont la mort – et ses violentes griffures – était la mesure noire. »
Des détails incongrus ou obscènes surgissent, participant à la parfaite économie du récit. Le fortuit prend la valeur d’une nécessité.
La fin du roman – mais pas seulement la fin – est tout simplement admirable, lumineuse, surprenante. On ne sait rien, le trouble n’est pas levé, et pourtant la réalité est comme étendue, enrichie, libérée. Que demander de mieux, de plus, à la littérature ?

(1) Ed. de Minuit (« Le Monde des livres » du 30 août 2002).
(2) Autoportrait (à l’étranger) (Ed. de Minuit).
(3) Repris en poche dans la collection « Double », avec un court texte inédit de l’écrivain relatant sa rencontre avec Jérôme Lindon (140 p., 5,30 €).

Jacques-Pierre Amette, Le Point, 15 septembre 2005

Une femme disparaît

De la Chine à l’île d’Elbe, un cœur bat, chavire… Un homme pleure. Dans « Fuir », Jean-Philippe Toussaint suggère le désarroi, le manque. Tous les grands romans possèdent leur lumière, celui-là chatoie.

Les battements du cœur, voilà le sujet du récit de Jean-Philippe Toussaint. Sans cesse, dans son dernier livre qui se présente comme un carnet de voyage, le cœur bat, chavire, panique, s’arrête, repart. Comme dans Musset… avec lequel il partage un mélange de désespoir, de virginité, de nostalgie, de vaillance fêlée, d’affolement, de brusquerie narquoise.
Nous sommes à Shanghai, et le narrateur se demande au milieu de la foule chinoise : « Etait-ce perdu d’avance avec Marie ? »… puis train de nuit pour Pékin… Une jolie dragueuse à la voix fragile, Li Qi, se frotte contre lui dans des toilettes tandis que passe le grelot des petites gares nocturnes. Ajoutez un confident énigmatique, obsédé de portable, et vous aurez les personnages de cette tragédie racinienne.
La dernière partie, sur l’île d’Elbe, superbe, craquante de soleil et de chagrin, affine cette analyse du désarroi sentimental. Une île saisie par un regard net à la Antonioni.
Il y a un « style » Toussaint : frémissant, glacé, distingué, écorché, décalé, au charme d’autant plus douloureux qu’il s’infiltre au milieu de pages d’une beauté aux nuances subtiles. Il y a un chatoiement Toussaint, avec des vues de rues, de chambres, de couloirs, de vitrines, de carrelage, de silhouettes, d’eau ; beaucoup d’eau, calme, ridée, salée, sucrée, tout un ondoiement de sensations ; l’auteur donne à voir un monde d’illusion flottant qui forme piège. Ce monde cache, sous ses nappes lumineuses, douleurs, coups de foudre, panique, attentes, fébrilité.
Sous ces instantanés brillants apparaît le désœuvrement passif des princes raciniens. Rien ne s’arrime. Les mauvaises nouvelles font sonner des portables, mais, au fond, on reconnaît de loin ces personnages en sandalettes et tunique porteurs de présages : ils viennent des vestibules de « Bérénice » ou de « Phèdre » et sont bercés par la même anxiété. Même isolement couvé, mêmes larmes retenues, même chant sous un ciel vide. Il cache un point secret, là où intervient un Dieu caché. Les personnages ont beau rouler sur des autoroutes, somnoler dans l’entrepont d’un ferry, lancer une boule sous les néons d’un bowling, poser leur sac dans des chambres climatisées, ils sont toujours dans un palais vide, propre, dallé, glacé, où l’on cherche l’absente. Bérénice s’appelle Marie, claire, blanche, ardente. Elle vit sur l’île d’Elbe, enterre son père ; et le narrateur, prince des solitudes, la cherche… comme dans toute tragédie, un homme pleure, l’absence devient brûlure, la présence mélodie, la douleur vibration.
Des ampoules bleutées d’un train déglingué à la piazza Citi de Portoferraio, Toussaint explore le même sournois désamour.
En fin décorateur, l’auteur place des poissons dans des seaux en plastique, prolonge des tremblés lumineux, dispose une serviette blanche dans un sentier, des collines sont « écorchées » par les ruines d’une villa romaine.
Peu savent suggérer comme lui la réverbération sur des dalles, fraîcheur des églises, odeurs de cierges brûlés.
Livre étroit, austère, habité, serti dans une simplicité qui étonne face à la lourde quincaillerie des « romans » de la rentrée. On se dit que tous les grands romans possèdent leur lumière, et celui-là chatoie, intelligent et fraternel, désabusé et aristocratique.

Forme, style, rigueur, ponctuation, psychologie : c’est parfait.

En savoir plus...

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Le 9 septembre 2010
Yves Ravey, Enlèvement avec rançon
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Bernard-Marie Koltès, Une part de ma vie Entretiens 1983-1989

Le 23 septembre 2010
Jean Echenoz, Des éclairs
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Le 7 octobre
Eugène Savitzkaya, Marin mon cœur

Le 14 octobre
Pierre Bayard, Et si les œuvres changeaient d'auteur ?
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Georges Didi-Huberman, Remontages du temps subi - LŒil de l'histoire 2
Critique n° 761

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