Ce numéro donne carte blanche au conseil de rédaction de Critique, au moment où celui-ci s’élargit et s’internationalise. Douze articles. Douze choix. Douze manières de voir, de lire, d’écrire, de réagir. Pour donner visage(s) à Critique, au seuil de 2009.
Sommaire
Marc Augé Anthropologie générale et condition humaine
Françoise Balibar Logique et folie
Pierre Birnbaum La « guerre juive »
Danièle Cohn Une logique des images
Antoine Compagnon Désécrire la vie
Pedro Cordoba Les quatre vérités de Mai 68
Élie During Le skateboard fait penser
Yves Hersant La main gauche d'Aphrodite
Thierry Hoquet De Canguilhem aux cyborgs
Laurent Jeanpierre La marchandise à l'ère de son incommensurabilité sensible
Alain de Libera Aristote au Mont-de-Piété
Philippe Roger 14-18 : nos soldats de papier
La revue de presse
Nicolas Weill, Le Monde, lundi 9 février 2009
Carrefour de générations intellectuelles
Ayant atteint sa soixante-troisième année d'existence, la revue Critique, fondée par Georges Bataille, demeure une des rares « généralistes » à avoir su conserver une triple exigence : l'excellence, l'éclectisme mais aussi le renouvellement de ses plumes. La dernière livraison traduit ce souci de rafraîchir sans cesse une publication devenue une institution, dans un climat où les temps s'annoncent menaçants pour les revues. Le numéro de janvier-février a tous les traits d'un volume ordinaire. A ceci près qu'il est réalisé par les membres du conseil de rédaction et non par des contributeurs extérieurs. Pour l'historien Philippe Roger, directeur de Critique depuis 1996, il s'agit d'exposer, voire de « mouiller » son comité éditorial dans un souci de transparence. Un conseil dont font partie notamment l'anthropologue Marc Augé, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, le médiéviste et philosophe Alain de Libera, le spécialiste de la Renaissance et de l'Europe Yves Hersant et l'épistémologue Françoise Balibar. Tous ces universitaires aux itinéraires variés, souvent habitués des universités américaines, forment « une mosaïque bariolée d'individus » qui ont un œil aiguisé sur ce qui se fait à l'étranger. Le directeur a du reste lui aussi mis la main à la pâte, en signant un article consacré à la littérature, trop oubliée à ses yeux, produite par les combattants de 1914-1918, mais qui modèle encore notre perception de la Grande Guerre. Le sous-titre ironique de la couverture, « auto-Critique », ne doit pas faire illusion. Pas question de remettre en question une formule éprouvée : des recensions de parutions récentes qui constituent autant de petits essais. Au contraire, cette formule se présente ici sous sa forme d'épure. L'originalité réside plutôt en un croisement détonnant entre anciens et nouveaux venus qui témoignent d'une des spécificités de ce rendez-vous : être le lieu où un jeune intellectuel « publie son premier "vrai texte" » au voisinage de réputations établies. Ce Critique « par lui-même » rassemble douze contributions aussi inégales que diverses. Il reflète bien le choc de préoccupations et de cultures des générations qui font encore de cette revue un carrefour exceptionnel. Tandis qu'Antoine Compagnon réfléchit à partir des Années, d'Annie Ernaux (Gallimard, 2008), aux métamorphoses de notre rapport au passé, intime aussi bien que collectif. Un jeune philosophe, Elie During, s'intéresse à la philosophie de la ville et à la manière de penser l'espace urbain qu'implique la pratique du skateboard. Yves Hersant s'attache au récit d'un écrivain grec, Takis Théodoropoulos (L'Invention de la Vénus de Milo, Sabine Wespieser, 2008), sur la « divine » « manchote » du Musée du Louvre, tandis que Thierry Hocquet, spécialiste d'histoire des sciences, trouve des relations entre Canguilhem, qui établit la continuité entre organe et machine, et les courants postmodernes ou féministes qui investissent le « cyborg » (cybernetic organism) en repensant les notions de corps de technique (y compris en faisant référence au cinéma, à Matrix ou à Robocop). Alain de Libera revient sur la polémique suscitée par le livre controversé de Sylvain Gougenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2008), relativisant la transmission par les Arabes de la philosophie grecque. Lui-même mis en cause, M. de Libera dit voir dans cet essai moins de l'histoire qu'une charge idéologique relayant « la peur de l'autre, le repli identitaire, le rejet du multiculturalisme et le refus de l'étranger - y compris en histoire ». L'inverse de Critique ?
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