Présentation Numéro dirigé par Marc Cerisuelo et Elie During Les philosophes vont au cinéma, comme tout le monde. Il leur arrive d'en parler, d'y puiser des illustrations pour leurs thèmes favoris, plus rarement d'en faire quelque chose. Les critiques de cinéma se méfient d'ailleurs instinctivement : la frappe du concept, réglé par la norme du vrai, ne fait pas toujours bon ménage avec ces images mouvantes dont on s'est plu à souligner la parenté avec le " ballet des ombres vaines " projeté sur les murs de la caverne platonicienne. Le cinéma et la philosophie en frères ennemis, c'est une vieille histoire. Heureusement, il y a autre chose. Le cinéma invente des manières de sentir et de penser, mais aussi, peut-être, une sorte de court-circuit spécial entre l'expérience esthétique et la théorie. De la cinéphilie à la philosophie, donc, quelque chose passe. D'où ce numéro spécial consacré à quelques "cinéphilosophes" : Gilles Deleuze, Stanley Cavell, Jacques Rancière, Alain Badiou, mais aussi Serge Daney, Orson Welles, Louis Skorecki, Jean-Luc Godard… Il y sera question, par exemple, des rapports parfois conflictuels de l'exercice critique avec la théorie, de ce que c'est qu'un " mauvais film ", de la science-fiction comme mode de pensée, de l'essence supposée du cinéma, de ses rapports avec la morale, et bien entendu de ce mal étrange, que certains disent incurable : la cinéphilie. Sommaire Présentation Alain Badiou : Du cinéma comme emblème démocratique Pedro Cordoba : Tristana ou la pulsion de la liberté Jérôme Cornette : Orson Welles cinéaste de la vie moderne Youssef Ishaghpour, Orson Welles cinéaste. Une caméra visible Patrizia Lombardo : Jim Jarmusch " philosophe de la composition " Jim Jarmusch, Ghost Dog : the Way of the Samurai Marc Cerisuelo : Cette espèce de chose cinéphilie (France - USA et retour) Antoine de Baecque, La Cinéphilie. Invention d'un regard, histoire d'une culture (1944-1968) Érik Bullot : L'impératif du présent Serge Daney, La Maison cinéma et le monde (vol. 1 et 2) Patrice Blouin : Louis Skorecki ou le cinéphile contrarié Louis Skorecki, Les Violons ont toujours raison Raoul Walsh et moi Sandra Laugier : Qu'est-ce que le réalisme ? Cavell, la philosophie, le cinéma Stanley Cavell, Le cinéma nous rend-il meilleurs ? La Projection du monde Jean-François Mattéi : Cinéma et philosophie Dominique Chateau, Cinéma et Philosophie Dork Zabunyan : " Grands films " et " mauvais films " selon Deleuze Michèle Cohen-Halimi : Jean Pierre Faye - Monteur Jean Pierre Faye, Journal du voyage absolu. Jeux et enjeux du Grand Danger Entretien avec Jacques Rancière : L'affect indécis Propos recueillis par Patrice Blouin, Élie During et Dork Zabunyan
La revue de presse
B. L., La Quinzaine littéraire, 16 février 2005
« La caverne platonicienne, c'est bien connu, est déjà une salle obscure. Et les images mouvantes projetées sur l'écran semblent nous rendre visible "un peu de temps à l’état pur”. Le cinéma serait donc en puissance un art ontologique ; il reviendrait à la philosophie d’en manifester l’évidence. Entre le cinéma et la philosophie, il y a pourtant autre chose : une affinité, une collusion ou une composition de leurs puissances qui s’apparente à la philia ; une manière de lier le sensible à l’idée dans une pratique qui est aussi une expérience de pensée », écrivent Marc Cerisuelo et Elie During en introduction à ce très riche numéro thématique de Critique qu’ils ont dirigé, et justement nommé « Cinéphilosophie ». Cette richesse est perceptible dès le sommaire : nourri d’études sur « Orson Welles cinéaste de la vie moderne » (par Jérôme Cornette) ou « Jim Jarmush » (Patrizia Lombardo), passant par Serge Daney, Jean-Pierre Faye ou Stanley Cavell, le numéro s’ouvre sur un texte d’Alain Badiou et se ferme sur un entretien avec Jacques Rancière intitulé « L’affect indécis ». Ouvrant à la discussion, l’article de Badiou, « Du cinéma comme emblème démocratique », a le grand mérite d’aborder d’emblée la thématique proposée sous des angles politique et artistique. « Art de masse » qui n’aurait pas d’autres références possibles que la tragédie grecque (« dont nous avons l’idée la plus noble et la plus fausse qui soit, puisque les innombrables navets qu’on jouait dans les amphithéâtres ne nous ont pas été transmis. Nous n’avons que quelques dizaines de chefs-d’œuvre, quelque chose comme trois Murnau, un Lang, deux Eisenstein, quatre Griffith et six Chaplin »), le cinéma, en opérant « un croisement entre les opinions ordinaires et le travail de la pensée », « démocratise le mouvement par lequel l’art s’extirpe du non-art en faisant de ce mouvement une lisière, en faisant de l’impureté la chose même ». On retrouve dans le long entretien avec Jacques Rancière, auteur de La fable cinématographique et chroniqueur aux Cahiers du cinéma, la lisière entre l’art et ce qui n’en est pas (lisière qu’analyse d’ailleurs son dernier livre publié, Malaise dans l’esthétique), puisqu’il propose de définir le cinéma comme étant « le nom d’un rapport entre l’art et ce qui n’est pas lui, donc le nom d’une ambiguïté de l’art », ce qui amène très vite à Gilles Deleuze. S’il récuse la notion de « philosophie du cinéma », Rancière en vient à dire que sa « manière de concevoir le travail philosophique est sans doute cinématographique en ce sens : c’est une manière d’être à l’affût, de chercher dans un paysage donné les seuils ou les points de passage qui permettent de le découper autrement, d’y inscrire un trajet, une traversée ».
|